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Tourisme : voyage au bout de l’enfer capitaliste ?
Dans son Manuel de l’antitourisme [1],Rodolph Christin, avec un excellent sens de la formule, analyse de manière documentée les dégâts de la mondialisation capitaliste à travers la lorgnette du tourisme.
Pourquoi découvrir cet ouvrage ? Parce qu’il concerne la première activité économique mondiale comptant 200 millions de personnes. Cette industrie touristique en expansion (les déplacements internationaux ont crû de 6,5% par an entre 1950 et 2006) fait 2 milliards de dollars de recettes par jour ! Ce livre m’a permis de prendre conscience de l’ensemble des raisons pour lesquelles j’avais personnellement mis un moratoire sur mes désirs de voyages éloignés, luxes d’une minorité dont l’impact concerne une majorité... La force de ce corrosif manuel c’est qu’il s’attaque au triptyque idéologique suivant : développement, croissance, productivisme, .

En effet « que l’on soit en pays développé -jamais assez- ou en voie de développement, [l’horizon du chemin touristique ou] sa destination est donnée d’avance : le développement (toujours lui), ce générateur de croissance (toujours elle) ».

Considérant que le grand bon en avant historique de ce concept de développement est advenu le 20 janvier 1949 lors de discours d’investiture du président Truman, l’auteur explique comment, au nom de ce développement, l’industrie touristique est devenue un « rouleau compresseur qui nivelle le monde ».

R. Christin, sociologue, critique de manière très argumentée « le tourisme comme levier vertueux de développement socio-économique ». Il décortique ses indésirables revers. Parmi ceux-ci figurent de considérables pollutions (bétonnisation des architectures et des natures, artificialisation des paysages, destruction d’écosystèmes, impact climatique des avions particulièrement négatif avec un effet de réchauffement 2,7 fois supérieur à celui du seul dioxyde de carbone (dû au mélange d’air chaud et humide rejeté par l’avion avec l’air froid de la haute troposphère).

Il n’oublie surtout pas les nuisances socio-écologiques (au Sud : pertes d’autonomie socio-économique chez les sociétés d’accueil montrant le visage d’un « nouveau colonialisme », effarante standardisation des populations ; au Nord : augmentation du coût de l’immobilier et prolifération des résidences secondaires).

Ce livre recèle également une fine analyse de la marchandisation du monde. « Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde. Celle-ci déploie un imaginaire qui modélise et rend monnayables espaces, rencontres, découvertes, expériences. Ainsi, la vie devient une suite d’achats, une trajectoire de péage en péage. Où que l’on soit, l’esprit du tout économique nous inocule la fièvre acheteuse. Le tourisme n’échappe en rien à cette tendance. Pire, il tend à l’appliquer sous toutes les latitudes tout en parlant d’évasion et de contrées préservées ; Il ancre sa supercherie sur nos irréductibles désirs ».

Autre corde à l’arc de R. Christin : sa formation d’anthropologue. Il nous invite à questionner la place du travail dans notre vie quotidienne où « le temps libre a été occupé, colonisé par le productivisme des vacances  ». « Y aurait-il, en effet, un tourisme sans salariat [...] ? »
Pour lui, « le tourisme est une compensation thérapeutique permettant aux travailleurs de tenir la distance et d’accéder aux mirages de la qualité de vie, au milieu d’un air, d’une eau, d’une terre polluées comme jamais auparavant ».
Septique sur l’alter-tourisme, ce « tourisme de l’expiation économique », il évoque « un contre-tourisme » : « ne résiderait-il pas dans l’invention de moyens de voyager pas trop cher, sans recourir à toutes ces offres émergeant sur le marché ? » Même s’il n’évoque guère de pistes pour s’évader du tourisme, « prisonnier que nous sommes de nos vacances standardisées » il invite à inventer des politiques de « non-gestion ou politique du moindre impact » avec la « nécessité d’une vision systémique et complexe pour se bricoler malgré tout des espaces de légèreté ».

Thierry Brulavoine

[1] édité par Yago en 2008 (15 euros).

 

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