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La crise
 
De l’effondrement
« A chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir » R.Char

S’il est encore trop tôt pour tirer les enseignements des évènements ayant secoué le monde de la finance, à l’automne 2008, nous devons admettre qu’un seuil a été franchi non seulement dans le degré de gravité de la crise mais dans la conscience de nos contemporains, secoués par la violence de celle-ci et (re)découvrant le visage chaotique et destructeur du « capitalisme mondialisé à dominante financière » (F.Lordon). Si l’effondrement du système bancaire fut, à l’époque, évité de peu, le risque toujours patent de collapsus demeure : déflation, effondrement des cours, chute de la production…« Cette année, le ciel en Suisse s’est assombri (…) le monde est apparemment passé de la phase "expansion-récession" à celle "d’expansion-apocalypse" » (J.E.Stiglitz à propos du sommet de Davos 2009).

Chacun pressent que la crise des subprimes est plus qu’une crise économique « localisée » mais un évènement, sans précédent immédiat, marqué par l’implosion des sphères financière, matérielle, symbolique…Un effondrement généralisé rebattant les cartes et les positions comme si le centre de gravité du monde s’était soudain déplacé, rendant caduques les évidences ressassées depuis 30 ans. Quid, en effet, du projet européen quand les Etats de l’Union font face à la crise en ordre dispersé, la relance européenne n’étant qu’un habillage communautaire de plans nationaux dissemblables ? Point n’est besoin d’insister sur les différences d’approche : la Grande-Bretagne abaissant de deux points son taux de TVA, la France choisissant d’aider ses deux constructeurs automobiles nationaux et l’emploi national au détriment des sites de production tchèque ou slovaque ou l’Allemagne refusant toute relance à l’échelle de l’Europe pour ne pas alourdir le poids de sa dette publique.
Quid encore de l’intangibilité des critères de Maastricht quand les déficits budgétaires se creusent inexorablement pour parer au plus pressé ? Quand la tentation protectionniste refait surface dans un monde jusque là livré aux délices « non négociables » du libre-échange ? Quid des institutions internationales et de leurs dirigeants soudainement aphasiques devant l’ampleur du décrochage ? La liste pourrait s’allonger, du fameux découplage (entre l’activité économique des pays émergents et la croissance des pays industrialisés) à l’auto-ajustement des marchés, de la mondialisation heureuse à la pertinence des nouvelles normes comptables internationales ? Les certitudes s’effondrent et les tenants d’un libéralisme sans bornes se font soudain les apôtres de la moralisation du capitalisme, tirant à hue et à dia, contre les paradis fiscaux ou les bonus extravagants des dirigeants de la finance.

Après trois séquences récessives en Europe depuis le début des années 70 (73, 80, début des années 90), la situation actuelle est marquée par une chute brutale de tous les indicateurs macroéconomiques (chute de la consommation, chute des ventes de voiture, chute de la croissance, chute du prix des MP, crise immobilière, pertes d’emplois par millions à travers le monde, contraction du commerce mondial, grippage des circuits de financement, surendettement des ménages …). Effondrement des « valeurs », des références, des expertises, à quoi on pourrait rajouter, à l’instar de B. Stiegler [1], l’effondrement de la libido, l’exténuation du désir et le règne de la bêtise, ensemble suscité par la démesure d’un système lancé à toute allure, obsédé par la fluidité de ses échanges et le rétrécissement de ses coordonnées temporelles et spatiales… Baisse, chute, effondrement, les mots ne manquent pas pour qualifier la dépression qui s’est emparée du système économique planétaire, préparée de longue date, dans le cadre d’une surexploitation des ressources matérielles et symboliques.
Quand au début des années 60, l’économiste « keynésienne » J.Robinson affirmait : « le capitalisme est comme une bicyclette, s’il s’arrête, il s’effondre », il y avait dans ces mots plus qu’une boutade mais la définition d’un système ne tenant l’équilibre que par sa vitesse de révolution, incapable de se retourner ou de ralentir sans risquer le collapsus, l’arrêt brutal de toutes ses fonctions irrigatoires : consommation, production, circuit de financement, investissement…
Si tout cela, en effet, ne tenait qu’à un fil, une sorte de chimère qui se serait soudain dissipée, laissant derrière elle une sourde mélancolie et un paysage à reconstruire. Mais sur quelles bases et avec quels outils ? Une politique budgétaire offensive privilégiant la relance par la consommation ? Ou une politique monétaire centrée sur la baisse des taux directeurs et la relance de l’investissement ? Un surcroît de liquidités ? Un grand emprunt européen ? Un plan de conversion écologique comme s’il suffisait de « décarboner » l’univers pour retomber sur nos pieds et lever l’anxiété qui façonne depuis 30 ans notre univers mental ?
L’agitation des responsables politiques ou syndicaux, craignant le pire, est à la mesure de cette déprise. Quand rien ne semble prendre, les plans de relance s’ajoutent aux plans de relance : 787 md de dollars aux EU, 25 md d’euros en France, 50 md d’euros en Allemagne, 4000 md de yuans en Chine, 24 md d’euros en GB, 168 md d’euros au Japon…Vertige des chiffres et marque de l’impuissance quand les centaines de milliards de dollars ou d’euros, investies par les Etats dans le secteur bancaire mondial semblent sans effets. Inexorablement, les pertes des banques continuent à se creuser comme si un immense trou (rappelons nous du « fameux » trou de la Sécurité Sociale [2]) engloutissait les efforts financiers de nos pouvoirs publics.

« Ce qui est inquiétant, prévient l’économiste O.Pastré, c’est que l’on ne peut pas savoir à quoi ressemblera 2009. Soyons honnêtes : on n’avait pas anticipé l’ampleur de la crise financière en 2008, on n’anticipe pas non plus celle de la crise économique de 2009 ».
Et pourtant que de signes avant coureurs depuis la fin des « Trente Glorieuses » et de son modèle de régulation : hier, l’implosion de l’Union Soviétique, aussi soudaine qu’imprévisible ; Tchernobyl et ses milliers de liquidateurs ; Kigali et ses 900 000 morts ; les catastrophes climatiques, les famines subsahéliennes, l’effondrement des espèces… Auxquels il faudrait ajouter le chômage de masse, la déforestation, l’épuisement des ressources naturelles ou les guerres asymétriques, le tout composant ce paysage d’une « mondialisation heureuse », tant vantée par certains.
Comme le suggère J.P. Dupuy, « le défi qu’est lancé à la prudence n’est pas le manque de connaissance sur l’inscription de la catastrophe dans l’avenir, mais le fait que cette inscription n’est pas crédible ». La peur nous saisit, certes, mais nous ne croyons pas ce que nous savons : 1990, crise immobilière et des caisses d’épargne étasuniennes ; 1992, crise monétaire du SME ; 1994, krach obligataire aux EU ; 1997, crise financière asiatique (Corée, Hong Kong, Thaïlande) [3] ; 1998, deuxième crise financière internationale (Russie, Brésil) ; 2000-2002, éclatement de la bulle Internet…Ainsi de suite jusqu’à la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Comme si l’hypersophistication de nos outils de prévision n’avait servi à rien ? Comme si la confiance aveugle dans l’autorégulation du système avait remplacé l’évidence des faits ? La fuite en avant s’enracinant dans une sorte d’optimisme béat dans les lois du marché, la confiance dans le comportement « rationnel » des acteurs économiques remplaçant, à bien des égards, la foi du charbonnier. Depuis plus de 20 ans, en effet, les gouvernements, sous la pression d’intérêts particuliers et de choix idéologiques, se sont délestés d’une partie de leurs prérogatives, laissant au marché le soin d’étendre son périmètre et de se substituer à la délibération politique. « La doctrine du marché tient lieu de politique (…) elle s’impose en totale abstraction des conséquences qu’elle pourrait avoir sur la vie des gens » (J.P.Fitoussi). Après avoir levé, les unes après les autres, les contraintes qui pesaient sur le fonctionnement du système financier international (la règle des 3 D : déréglementation, désintermédiation, décloisonnement), lui laissant toute latitude pour innover [4] et répandre en son sein, actifs toxiques et produits financiers « pourris » issus de la titrisation ; l’incrédulité feinte ou réelle dont fait montre une partie du monde économique [5], devant la gravité et l’ampleur exceptionnelle de la crise, ne laisse pas d’étonner.
Comme l’effondrement des Twins Towers, l’effondrement des valeurs boursières à l’automne 2008 n’était-il pas prévisible et inscrit dans le choix de se délester méthodiquement de tout mécanisme régulateur ? Etait-il si difficile d’évaluer les effets pro-cycliques potentiels contenus dans l’application des nouvelles normes comptables internationales (contraignant les entreprises à évaluer leurs actifs en fonction de la valeur du marché) ? D’établir la responsabilité des « paradis » fiscaux dans le comportement délictueux des institutions financières ? Ou encore de critiquer le rôle des agences de notation [6] dans la prolifération des titres de la finance structurée ?
Quand J.Derrida, en octobre 2001, s’interroge sur le sens du « 11 septembre », il renvoie l’évènement à une logique générale de l’auto-immunisation, soit ce comportement parfaitement incompréhensible « du vivant qui, de façon quasiment suicidaire, s’emploie à détruire « lui-même » ses propres protections, à s’immuniser contre sa « propre » immunité. Il y aurait là, sans doute, des pistes fécondes à explorer.

Si la crise, au sens strict, définit un processus de retournement du cycle économique en son point le plus haut, interrompant la phase d’expansion et précipitant l’économie dans la dépression, elle constitue, pour de nombreux théoriciens, un moment provisoire et nécessaire à l’intérieur d’un mouvement d’ensemble. « Le développement régulier de la richesse des nations n’a pas lieu sans douleur et sans résistance. Dans les crises, tout s’arrête pour un temps, le corps social paraît paralysé ; mais ce n’est qu’une torpeur passagère, prélude des plus belles destinées (…) Les crises paraissent une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce et l’industrie dominent » (C. Juglar). Ainsi la crise serait, non seulement, consubstantielle aux sociétés industrielles et commerçantes mais plus fondamentalement une condition de leur existence et de leur dynamisme. Comme une phase transitoire, un creuset à l’intérieur duquel de nouveaux équilibres se chercheraient, de nouvelles raisons de croire se dessineraient dans la douleur.
Ainsi la crise aurait quelques vertus salutaires en renforçant le capitalisme par la critique de ses excès et la sanction de ses dérives. Que n’a-t-on pas entendu, ces dernières semaines, sur la nécessité d’assainir les comportements dévoyés [7] des traders ou des grands capitaines d’industrie, de limiter les bonus et les golden parachutes, de réglementer les fonds spéculatifs ou d’encadrer la titrisation ? L’utilisation de la métaphore organiciste venant à point nommé et servant à garantir la survie du système comme la saignée sur le corps d’un malade. D’où les appels à la moralisation du capitalisme et au « retour amont » : retrouver les valeurs fondatrices et les sources de l’engagement entrepreneurial, extirper du corps malade le poison des produits « toxiques » et repartir sur des bases assainies (« prélude des plus belles destinées »). Green deal, relance verte, croissance durable…les circonvolutions langagières et les capacités du système à contourner les obstacles sont immenses quand il s’agit, d’abord, d’expérimenter de nouveaux « leurres » susceptibles de relancer une confiance et un appétit largement écornés par le déroulement de la crise. Comment éviter que l’ébranlement de nos plus « chères » convictions ne transforme notre univers mental et matériel en un champ de ruines ? Quand nos sociétés vivent et se développent sous la menace toujours active de leur propre effondrement, la crise est le moment où cette vérité essentielle devient manifeste aux yeux du plus grand nombre. « L’échange primitif, affirme J.P. Dupuy, n’est pas guidé par la recherche de l’intérêt privé (…) mais par la nécessité de reproduire sans cesse le lien social sur fond d’une menace diffuse (…) d’un effondrement de l’ordre social dans la violence ». C’est pourquoi, il faut prendre au sérieux les appels réitérés de nos dirigeants au retour de la confiance [8]. Toute cette gesticulation politique, à seule fin de retrouver, à travers la confiance, un peu de ce maintien collectif qui nous fait tant défaut. Relancer les mécanismes de la croissance. La vitesse de la bicyclette. Tenir, maintenir et relancer. Rétablir la confiance en construisant les briques d’un nouveau récit : la conversion de l’économie à la croissance verte. Après le miracle des technologies de l’information et de la communication, après celui de l’économie de la connaissance et de la croissance grise, voici venir le temps du new green deal mondial ! [9]

Une croissance propre permettant de conjuguer développement économique, épanouissement social ou personnel et lutte contre les pollutions ; le tout « chapeauté » par la recherche de la bonne gouvernance censée rapprocher les intérêts des différentes parties prenantes (salariés, dirigeants, actionnaires…) sans que jamais notre système de valeurs n’ait à en souffrir : ni la recherche du profit, ni l’exploitation du facteur travail, ni la recherche de la performance ou de la compétitivité, ni la gestion en temps réel, ni la logique de l’accélération et du changement, ni le souci « obsessionnel » de l’évaluation ou de la sécurité…Un monde enfin « miraculeusement » débarrassé de son prurit, sans que jamais l’accélération de la réalité (qui écrase le temps et l’espace) ne soit remise en cause, ni le temps des audiences qui est celui « des cerveaux sans conscience et des systèmes nerveux transformés en systèmes réflexes, c’est-à-dire pulsionnels » (B.Stiegler). Et pourtant, la désintermédiation, l’écrasement des distances qui transforme l’opinion publique en opinion réflexe, sont au cœur de nos difficultés actuelles. La pollution des substances (air, eau, faune, flore), prévient P.Virilio, rencontre de nos jours la pollution des distances, soit un monde « réduisant à rien l’espace-temps de nos actions ».
Ce qui irrite, ici, dans ce grand chambardement actuel, fascine et terrorise une opinion publique pourtant préparée, depuis des années, au pire ; relève de cette « spectacularisation » de la crise, de ses enchaînements catastrophiques, qu’aucune expertise, aucun savoir ne semble pour l’heure capable de désamorcer. Il y a le spectacle de la crise comme il y a le spectacle des maladies génétiques, des villes anéanties par les bombardements ou les tempêtes, le spectacle de la survie ou le spectacle de l’impuissance. Place après place, l’économie globale vacille. Tandis que les pays émergents continueront à accumuler des réserves en devises colossales [10], des millions de paysans chinois sont renvoyés, sans ménagement, dans leur campagne ; la Hongrie ou la Lettonie sont menacées de faillite tandis que les Etats-Unis s’apprêtent à consacrer jusqu’à 1000 md de dollars à seule fin de neutraliser les actifs pourris des banques…De déséquilibre en déséquilibre, le monde se dégonfle et aveugle à ses propres contradictions, cherche à se débarrasser de ses actifs financiers toxiques [11]. Nous connaissions les résidus du produit [12], le déchet humain ou l’homme surnuméraire, nous découvrons, effarés, l’existence du produit financier pourri. Que faire de nos déchets ? A en croire Z. Bauman, il paraît plausible que la modernité capitaliste soit étouffée par ses propres déchets, « qu’elle ne peut ni assimiler, ni anéantir, ni détoxifier ». Ecrasé par sa propre logorrhée et sa production de « signes » inassimilables, notre monde redécouvre sa part d’excès : excès de liquidités qui aujourd’hui déstabilisent le fonctionnement du capitalisme mondial, excès démographique, surprofit, surdensité, surexploitation…qu’indique avec force la convergence des crises (convergence dont nous ne mesurons qu’à peine les conséquences).

Notre temps est en miettes, au propre comme au figuré. Car la crise du capitalisme est d’abord une crise de la temporalité, à savoir du mode d’inscription des activités humaines dans la durée. Chacun pressent combien notre époque se distingue par une relation dégradée au temps. L’effondrement de nos repères temporels, qu’illustrent nos difficultés à donner du sens à tout projet (crise de l’anticipation) comme à tout héritage (crise de la mémoire), engendre l’éclipse de la durée et la contraction de l’existence dans une immédiateté sans consistance. De la même manière, l’entreprise orpheline de tout sens et de tout projet, cherche dans l’instantanéité et la réactivité, une voie pour survivre à court terme. L’action sans limite, le changement, la démesure représentent différentes modalités susceptibles de répondre à cette « vacance » du temps, définie comme succession vide d’instants.
Dans un essai paru en 1992, M. Conche indiquait deux attitudes possibles à l’égard de la temporalité : « On peut placer la temporalité au-dessous de l’immuable éternité, comme résultant d’une chute ; on peut aussi la placer au-dessus du temps sans mémoire de la nature (ou de la matière), comme résultant d’une conquête »  [13]. Soit deux attitudes diamétralement opposées, l’homme surgissant, dans le second cas, d’une révolte contre le temps, l’oubli et la mort ; révolte rendue possible à travers l’exercice du souvenir et de l’anticipation. Or en perdant, peu à peu, toute trace signifiante des évènements passés comme toute capacité de prévision, l’humanité sent à nouveau peser sur elle le poids du temps. Avec l’action pour l’action, la frénésie, l’excitabilité, l’ennui et la tristesse se sont glissés subrepticement en nous. Le déploiement de notre présent liquide [14] décompose les formes sociales les plus stables et vide l’Etat moderne de son pouvoir d’agir. Du coté des entreprises, la place accordée à la maîtrise du temps dans la construction de leur stratégie conduit à la chrono-compétition : raccourcissement des délais et du cycle de vie des produits, gestion à flux tendus, chasse aux temps morts, réduction des temps de réponse. L’urgence est devenue une modalité de la gestion des organisations et avec elle le sentiment de vivre sous la menace (menace de la chute, menace de l’effondrement). « La peur s’est maintenant installée dans notre quotidien au point de le saturer ». Même le progrès, qui jadis était associé à la promesse d’un bonheur durable, ne pointe dorénavant vers nous que son visage menaçant. Instantanéité et simultanéité scandent notre rapport au monde. L’urgence défait les médiations et nous colle au réel sans que nous ayons la capacité langagière ou symbolique de nous en déprendre. A cet égard, le court-termisme des actionnaires n’est que la traduction d’une impatience générale et « reprocher à la finance son culte de l’immédiat revient à reprocher à la modernité d’être moderne » (E.Perrot).

C’est pourquoi, il serait illusoire de réfléchir à la « sortie du capitalisme » sans chercher à redéfinir prioritairement de nouvelles modalités (non de maîtrise du temps) permettant de décliner, à chaque instant, ce qui en lui et par lui échappe à toute maîtrise. Réapprendre le détour, la patience et l’attente, redécouvrir le sens de la délibération, s’appesantir…toutes conditions nécessaires à la survie de la démocratie [15]. Bien entendu, les dimensions macroéconomiques de la crise ne peuvent être ignorées. Mais la conversion de l’économie à une croissance verte ne saurait remplacer une nouvelle politique du temps.

Alain Coulombel

[1] « Le capitalisme est une économie libidinale qui, en généralisant la dissociation, détruit le désir, c’est-à-dire l’énergie qu’est la libido : il détruit le social en tant que philia », la philia représentant pour B.Stiegler la forme socialement sublimée de la libido.

[2] On évoque également le « trou noir » de la finance pour expliquer, au niveau international, le différentiel existant entre les capitaux sortant de l’ensemble des pays du monde et de ceux qui y entrent. Ce différentiel serait lié à l’existence des paradis fiscaux.

[3] « tant était grande la confiance à l’égard de la croissance impressionnante des pays asiatiques, que les signes avant-coureurs de problèmes qu’ont été la faillite d’une firme financière active dans la spéculation en Thaïlande au mois de janvier 1997 et les grandes difficultés d’un conglomérat coréen important en juin ont été ignorés » (M.Aglietta).

[4] Comme on parle de comptabilité créative pour désigner une pratique consistant à utiliser des règles légales en les détournant de leur objectif, l’ingénierie financière est élevée au rang d’activité créatrice permettant de concevoir des produits de plus en plus sophistiqués comme les CDS, CDO, CDO synthétique, TRS, CDO à levier…Cette exubérance des marchés financiers est souvent présentée comme la source de nos difficultés actuelles.

[5] F. Lordon, dans son dernier essai, rapporte les propos de plusieurs « experts » reconnus qui en 2007-2008 continuaient à minimiser l’ampleur de la crise et à soutenir le rôle positif des innovations financières. C.de Boissieu, membre du CAE, « Rétrospectivement, les innovations financières se sont révélées être un jeu gagnant-gagnant (…) c’est un processus qu’il serait suicidaire de remettre en cause globalement ».

[6] Rappelons que les agences de notation sont des entreprises commerciales privées dont le CA était en partie liée à l’évaluation des produits dérivés de subprimes. On se souvient que dans le cas de la faillite d’Enron, la responsabilité des cabinets d’audit avait donné lieu à des critiques sévères rapidement oubliées.

[7] Jusqu’au mea culpa indécent mais largement médiatisé, de J2M. Société « pornographique » où l’indécence du trop voir a fini par nous aveugler…

[8] Rappelons que notre monnaie fiduciaire vient de fiducia, la confiance et que la foi, ici, n’est pas loin. A qui peut-on se fier maintenant ? A quelle conversion ou à quelle promesse inviter nos concitoyens ? Du retour de la confiance à la conversion, notre langage trahit la peur et l’ébranlement d’un régime de convictions sur lequel reposaient plusieurs décennies de pratiques concrètes, économiques, géopolitiques, financières.

[9] « Peut-on conjuguer lutte contre la crise économique et lutte contre la crise écologique ? La réponse est oui. Changer nos façons d’habiter, de construire des villes, de produire de l’énergie, de nous transporter, etc., c’est en effet réaliser un effort d’investissement colossal susceptible de générer beaucoup d’emplois » (G. Duval).

[10] Ces réserves représentaient à la fin 2008 près de 5000 md de dollars.

[11] Via la mise en place, par exemple, de structures ad hoc au nom évocateur de bad bank.

[12] Il faut entendre, ici, le produit au sens large car même au niveau de la création culturelle : il y a de moins en moins des œuvres, et de plus en plus des produits, qui partagent avec les autres produits de l’époque le même changement dans la détermination de leur temporalité : destinés non pas à durer, mais à ne pas durer » (C. Castoriadis). Dans un registre proche, H. Arendt considère que la « durabilité donne aux objets du monde une relative indépendance par rapport aux hommes qui les ont produits et qui s’en servent, une "objectivité" qui les fait s’opposer, résister, au moins quelques temps à la voracité de leurs auteurs ». L’usage respecte et préserve la durabilité de l’objet quand la consommation dévorante ne cesse de reverser celui-ci dans le « cycle incessant du métabolisme humain » : production-dévoration-déjection.

[13] M.Conche, Temps et destin, PUF

[14] Selon les analyses de Z. Bauman.

[15] On peut se demander, note L.Baier, dans son Traité sur l’accélération « si la démocratie, en tant qu’aboutissement historique tardif de querelles et de tractations, pourra longtemps résister au régime du manque de temps généralisé ».

 

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