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La crise
 
Le capitalisme peut-il rebondir ?

Cette fois ci le coup est passé très près. A l’issue de la faillite de la banque Lehman brothers le 15 septembre 2008, on se dirigeait tout droit vers un scénario noir, celui d’une « crise systémique » qui verrait comme en 1929 un effondrement de la production (- 30 % aux USA), un indice boursier divisé par cinq et une contraction majeure du commerce international (divisé par trois). Mais cette fois, les responsables politiques et monétaires n’ont pas attendu l’arme au pied qu’une bonne purge permette éventuellement de ré-équilibrer le marché. Pour les seuls USA, face à une dépréciation d’actifs de l’ordre de 14 000 milliards de dollars, c’est plus de 6500 milliards, soit 40 % du PIB qui ont été ré-injectés dans le circuit pour éviter l’effet domino que la faillite en chaîne des banques et des compagnies d’assurance aurait entraîné.
Dès lors un débat proprement surréaliste il y a seulement quelques mois s’est engagé. D’abord les commentateurs se sont résigné à appeler un chat par son nom : derrière l’économie de marché si incontournable se profile la vérité du capitalisme et de ses contradictions. Ainsi dévoilé, ce dernier est maintenant contraint de rendre des comptes. Le discours dominant explique la crise financière par les excès de la période précédente. Pour les plus nombreux, ce n’est pas le système qu’il faut condamner mais seulement ses dérives fondées sur la cupidité, sur « l’exubérance irrationnelle des marchés » selon l’expression célèbre d’Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve Fédérale Américaine. Il faudrait donc « refonder » le capitalisme sur une base morale en y introduisant un peu d’éthique et de régulation par une batterie de mesures techniques comme la révision des normes comptables ou une plus grande surveillance des paradis fiscaux. En réalité, le calcul des élites mondialisées est simple : faire appel au contribuable pour passer ce mauvais moment et repartir ensuite du bon pied sur le thème business as usual.
Alors n’a t-on assisté qu’à un épisode de plus dans la liste déjà longue de l’éclatement des bulles spéculatives qui caractérise l’actuelle phase d’accumulation ? Après le Krach boursier de 1987, la faillite des caisses d’épargne US (1988), la crise mexicaine (1995), asiatique (1997), russe (1998), argentine (2001), l’effondrement du fond spéculatif LTCM (1998), des valeurs Internet (2000), la crise actuelle pourra t-elle être surmontée et le système repartir sur des bases assainies.
C’est qu’en effet le capitalisme se caractérise par une extraordinaire plasticité, des capacités de « résilience » qu’ils lui permettent de surmonter ses difficultés en faisant surgir à chaque étape les mécanismes d’adaptation nécessaires à une nouvelle phase de croissance.

1. Une économie cyclique
Le capitalisme, présente traditionnellement un caractère cyclique. Avant même la généralisation du marché comme forme hégémonique, la crise de la tulipe en 1637 en Hollande illustre de manière éclatante les mécanismes aujourd’hui si familiers de la spéculation. Mis en avant par l’économiste russe Kondratiev (victime des purges staliniennes), les cycles longs se présentent en deux phases d’une durée approximative de 25 ans : à une période de croissance (phase A) succède la crise (phase B). Ainsi depuis la révolution industrielle à t-on pu identifier quatre cycles qui à chaque époque ont permis au capitalisme non pas de disparaître mais de se transformer en dépassant au moins pour un temps ses déséquilibres.
A quel facteurs attribuer cette alternance ? Marx à partir de la contradiction entre force productive et rapports sociaux met majoritairement l’accent sur la baisse tendancielle du taux de profit et les moyens d’y faire face. Sans forcément de rupture avec l’analyse précédente l’autrichien Schumpeter insiste au début du XXe siècle sur le rôle essentiel de l’innovation et du progrès technique procédant par grappes susceptibles d’engendrer des gains de productivité et donc une phase d’expansion. A l’inverse l’épuisement de leurs effets dynamiques entraîne le passage à une nouvelle ère de crise. On notera que pour cet auteur qualifié d’« hétérodoxe » (ce qui en économie n’est pas exactement un compliment), l’évolution même du système en sape les fondements et conduit à l’avènement du socialisme.
Enfin les économistes de l’école de la régulation (R. Boyer, A. Lipietz) identifient les « Trente glorieuses » comme un régime d’accumulation intensive porté par le fordisme et des formes institutionnelles favorables aux salariés. La crise de 1973 s’explique ainsi par l’épuisement de ce modèle illustré par la baisse de rentabilité du capital, la stagnation des gains de productivité et l’essoufflement de la demande. Il est possible d’imaginer que le début des années 90 a vu l’ouverture d’un cinquième cycle de Kondratiev se fondant en partie sur les nouvelles technologies mais surtout sur une forme de transformation particulière des rapports sociaux.
Selon Thomas Coutrot (membre du conseil scientifique d’ATTAC) dans son intervention à un séminaire d’Utopia, le mécanisme repose schématiquement sur quatre piliers :
- une flexibilité et toute forme de surexploitation se traduisant par une modification substantielle de la répartition de la valeur ajoutée au détriment du travail et au profit du capital ;
- le recul des régulations nationales concrétisé entre autres par la privatisation des services publics ;
- le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise appuyé sur la libre circulation des capitaux et l’explosion de la sphère financière ;
- le libre échange mondial permettant la mise en concurrence des salariés du Nord et du Sud.
C’est ce paradigme qui vient aujourd’hui de voler en éclat, démontrant ainsi sa fragilité intrinsèque et l’incapacité du capitalisme à retrouver une dynamique de croissance forte.

2. Les limites du système
Dans la Lettre de l’écologie solidaire n° 9, Anne-Marie Billiotet évoquait les limites à la fois internes et externes du capitalisme dans la phase actuelle. Sans reprendre cette analyse, il est néanmoins utile d’en développer plus longuement certains aspects.
On notera d’abord que le régime moderne apparu au début des années 90 est faiblement efficace. Si la croissance mondiale s’est maintenu à un rythme annuel soutenu de l’ordre de 4,5%, c’est avec des disparités considérables : décollage en Asie (8%) mais quasi-stagnation en Europe (1,6%) et au Japon (0,8%). Ne doit-on pas y voir un effet de rattrapage des pays émergents de préférence à un cycle de croissance original ?
L’explosion de la bulle financière a mis en évidence le caractère profondément déséquilibré d’un modèle reposant en premier lieu aux USA sur un endettement considérable et en dernier sur une inflation majeure non plus des prix mais des valeurs mobilières (titres et actions) et immobilières (sans compter le marché de l’art atteignant des niveaux parfaitement irrationnels).
En même temps le nouveau modèle défini plus haut est profondément paradoxal. Il combine à la fois des aspects profondément régressifs : des rapports sociaux qui s’inspirent des règles du 19ème siècle tout en intégrant l’apport des nouvelles technologies.
Alors que le capitalisme évoluait plutôt en atteignant un plus haut niveau de socialisation (l’économie mixte d’après-guerre), le néo-libéralisme entame un mouvement de retour en arrière perceptible d’ailleurs bien au delà de la sphère économique.
En 1987, le prix Nobel d’économie, Robert Solow affirmait que la micro-informatique était partout sauf dans les statistiques de productivité. Ce que l’on appelle désormais le « paradoxe de Solow » signifiait donc que la productivité issue des nouvelles technologies était insuffisante pour engager un cycle de croissance au sens de Schumpeter.
Depuis les discussions entre spécialistes font rage sur la mesure de la productivité globale des facteurs (notamment le capital) et sur les adaptations fortes nécessaires pour qu’une technologie donne sa pleine mesure. Même si une certaine reprise de la productivité plutôt aux USA qu’en Europe semble se faire jour depuis 2000, rien n’indique toutefois qu’elle ne soit pas explicable par la flexibilité de grande ampleur caractéristique de cette économie.

Les limites écologistes sont aujourd’hui les plus évidentes aux yeux du plus grand nombre.
Comme le signale Philippe Zarifian [1] « les systèmes de production capitalistes ont été développés depuis plus de deux siècles sur une exploitation intensive de la nature considérée comme pure ressource (…). Non seulement ces ressources s’épuisent, deviennent de plus en plus chères attisant la crise économique, mais rien n’a été fait pour qu’elles puissent se renouveler ».
En externalisant depuis cinq siècles les coûts collectifs de son activité, le capital met en cause la survie de la planète. Les réorientations nécessaires sont tellement profondes dans le sens de la décroissance de l’empreinte écologique, qu’elles paraissent incompatibles avec les fondements mêmes des rapports sociaux dominants. Certes le capitalisme vert est une issue possible au moins à court terme (voir l’article d’Albano Cordeiro dans la Lettre de l’écologie solidaire n° 9) mais les transformations indispensables dans la consommation ou les transports vont à l’encontre du fétichisme de la marchandise, du nomadisme effréné ou de la consommation ostentatoire tout à fait caractéristique de notre époque.
De son côté, pour Emmanuel Wallerstein, « le capitalisme touche à sa fin » (entretien au Monde du 13 octobre 2008). Fidèle à une logique qu’il développe depuis plus de 10 ans, il évoque « un système qui s’écroule aujourd’hui sous nos yeux » [2]. Dans cette optique, nous ne sommes pas sorti de la phase B du Kondratiev précédent, mais entré dans un moment de bifurcation d’un capitalisme qui ne parvient plus en raison de son instabilité à « faire système » au sens du physicien I. Prigogine. Nous assistons donc à quelque chose comme l’écroulement du féodalisme en Europe.
Outre des aspects déjà évoqués, le grand spécialiste de la longue durée et de « l’économie monde » met l’accent sur la « déruralisation » : 80% de ruraux il y a 200 ans, 50% aujourd’hui et 5% dans les pays de l’OCDE. Or « depuis sa naissance, le capitalisme se nourrit du différentiel de richesses entre un centre où convergent les profits, et des périphéries (pas forcément géographiques) de plus en plus appauvries ». L’urbanisation rend plus difficile l’accumulation du capital dans la mesure où la main d’œuvre plus concentrée créé une culture collective, une histoire et un poids politique obligeant les employeurs à concéder des hausse de salaires. Si ce raisonnement paraît fort à long terme (une fois absorbé les immenses réserves de la Chine et de l’Inde), à court terme on a vu que des méthodes efficaces ont jusqu’ici permis de comprimer les salaires. On peut toutefois espérer qu’elles ne seront pas éternelles.

Avec l’impasse écologique, la limite la plus forte à l’expansion indéfinie du système reste la marchandise elle-même. La crise actuelle dans les pays du Nord repose en bonne part sur la faiblesse des débouchés dans l’industrie. Les biens manufacturés, touchés par la saturation vont devenir le plus souvent de simple marché de renouvellement (automobile). Aucune grande découverte n’a permis l’émergence de produits de masse aussi porteurs que ceux des trois glorieuses. Après les produits traditionnellement considérés comme masculin (voitures) puis attribués aux femmes (électro-ménager), le troisième âge de l’industrialisation doit se contenter de viser les enfants et les jeunes (jeux vidéo, lecteurs MP3), toutes choses trop peu importantes pour déclencher une révolution économique.

Le nouvel espace de valorisation du capital doit donc impérativement envahir les services y compris dans des domaines jusqu’ici socialisés comme la santé ou l’éducation. Mais là repose un piège redoutable. Pour certains nous serions entré dans l’ère du « capitalisme cognitif » ou « l’économie de la connaissance » serait le ressort de la croissance future. Les modernistes nous invitent donc à investir massivement dans la recherche et la haute technologie. Mais ils oublient un peu facilement que l’objectif n’est pas de trouver mais de vendre. Or l’immatériel et la connaissance sont par définition les domaines de la gratuité.
Sauf sans doute en matière de médicaments, la connaissance scientifique circule librement comme sur Internet et ne donne que très difficilement lieu à un échange marchand. D’où par exemple, le caractère stratégique des affrontements actuels sur le téléchargement gratuit.

Au total, le capitalisme se heurte désormais à des contraintes si fortes qu’on ne voit pas la possibilité de les surmonter. Cela ne signifie pas qu’il s’effondre à court terme en raison surtout de toute absence d’alternative politique crédible. Mais ses capacités de rebonds sont maintenant fortement limitées. L’hypothèse la plus probable, c’est que son maintien se fera au prix de tensions toujours plus fortes. On ne peut même exclure une tentation autoritaire réactualisant la vieille alternative « socialisme ou barbarie ». Il est donc de notre responsabilité d’imaginer les voies et les moyens de rendre possible un dépassement du capitalisme en commençant par faire reculer, partout ou cela s’avère possible, la logique marchande.

Jean-Pierre Lemaire

[1] « Un profond ébranlement du capitalisme », Rouge et Vert n°265

[2] Alternatives économiques, juillet 1997.

 

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